Pyrrhic Stars

Un jour dans l'Empire

An 5755, Prime, Secteur résidentiel 47-B

Lyra s’éveille naturellement vers 10h30, son implant neural ayant filtré les notifications non essentielles pendant son sommeil. Pas de réveil strident, pas de patron exigeant. Elle travaille quand elle veut. Comme la plupart des citoyens de l’Empire, elle a choisi d’avoir une occupation, non par nécessité mais par ennui. À 67 ans, elle est considérée comme une jeune adulte avec encore plus d’un siècle devant elle.

Son appartement sur Prime est modeste, seulement 45 mètres carrés. L’espace est précieux sur une planète-monde de 1.9 trillion d’habitants, même avec l’architecture verticale qui s’étend sur des kilomètres de hauteur. Mais c’est gratuit, fourni par l’État comme tous les logements de base. Si elle voulait plus grand, il faudrait contribuer davantage à l’Empire. Ou s’installer sur une planète plus excentrée, mais qui voudrait quitter le cœur battant de la civilisation ?

Vie civile sur Prime

Matinée : Loisir et création

Après un petit-déjeuner synthétisé mais parfaitement nutritif, Lyra décide de travailler sur sa dernière composition musicale. Les lois de copyright étant quasi inexistantes, elle remix librement une mélodie populaire acéra capturée pendant la guerre. Un acte de “rébellion culturelle” très à la mode. Son vêtement adaptatif pulse doucement au rythme de la musique, passant du bleu au violet. De la haute couture arcanotechnique qu’elle s’est offerte après six mois d’économies.

Dans le parc artificiel du niveau 892, elle croise Marcus, un vétéran de 180 ans qui a connu la paix avant la guerre. Son exosquelette médical, séquelle d’une bataille sur Kepler-442b, ne l’empêche pas de pratiquer le tai-chi antigrav, un sport où l’arcanotechnie réduit la gravité de 40%. Les mouvements lents deviennent des bonds gracieux de plusieurs mètres.

“Tu as vu les nouvelles ?” demande Marcus. “Les Opales ont pris trois systèmes cette semaine.”

Lyra hausse les épaules. La guerre dure depuis plus longtemps que sa vie entière. C’est un bruit de fond constant, comme le bourdonnement des processeurs arcanotechniques qui maintiennent Prime habitable.

Après-midi : Travail optionnel

Vers 14h, Lyra décide de faire quelques heures à son “travail”. Elle code des algorithmes de compression pour les communications interstellaires. Pas le mieux payé ou valorisé. Mais ça l’amuse et ça lui donne accès à des crédits pour s’acheter des billets pour les combats d’arène en exosquelette ce week-end.

Son collègue Jin, 95 ans, vient de finir ses trois heures quotidiennes. Il travaille dans la maintenance des warpgates, un travail dur et dangereux, donc bien mieux payé. “Je pars sur Nexus demain,” dit-il. “1 jour de voyage en cargo lent, mais j’ai pas les contacts pour un accès warpgate.”

“Pourquoi ne pas rester ici pour le Festival de l’Unification ?” suggère Lyra.

“Encore de la propagande,” rit Jin. “Célébrer 5755 ans d’un Empire dirigé par cinq immortels qui ne lâcheront jamais le pouvoir ? Non merci. Je préfère aller voir ma famille.”

Il dit ça fort, sans crainte. Être un “rebelle” critique est parfaitement acceptable, tant qu’on ne passe pas à l’action. L’Empire a compris depuis longtemps que la contestation verbale est une soupape de sécurité.

Soirée : Divertissement et réflexion

Le soir, Lyra rejoint des amis dans un bar à stims. Toutes les drogues sont légales, après tout. Elle prend un euphorisant léger pendant qu’ils regardent la retransmission d’un tournoi e-sport en réalité augmentée. Les joueurs manipulent des armées holographiques dans l’espace tridimensionnel, préparation ludique à la vraie guerre que 5% de la population mène actuellement.

Sur les écrans secondaires, les infos officielles défilent. Le Conseil des Gardiens annonce une nouvelle offensive. L’Assemblée Impériale a voté les crédits. Comme toujours, les représentants suivent les “suggestions” du Conseil. Sérac, le chef du Conseil en temps de guerre, promet que la victoire est proche. Il le promet depuis vingt ans.

Un homme âgé au bar murmure qu’il a entendu parler de cellules rebelles dans les systèmes périphériques, financées en secret par l’Empire pour déstabiliser les dernières factions autonomes. Personne ne répond. Certaines choses, même dans cette société “libre”, ne se discutent pas.

Nuit : Questions sans réponses

En rentrant à pied (les 47 étages jusqu’à son appartement sont un bon exercice), Lyra croise une patrouille de Héros. Pas d’uniforme distinctif en zone civile, mais elle reconnaît leur démarche, cette confiance de ceux qui ont survécu à l’impensable. L’un d’eux a peut-être des tatouages cachés indiquant son rang.

Dans son lit, avant que son implant ne filtre ses pensées pour le sommeil, Lyra se demande parfois à quoi ressemblait l’humanité avant l’Empire. Avant le Conseil. Avant cette paix dorée bâtie sur des compromis qu’on préfère ne pas examiner de trop près.

Mais ces questions sont pour les philosophes et les fous. Elle a une bonne vie. Meilleure que 99% de l’histoire humaine. Le prix à payer semble raisonnable.

N’est-ce pas ?